Le périple relaté est un voyage en 4x4 de Perth à Derby, soit environ 3500kms, réalisé en été 2006 (hémisphère sud oblige, janvier, février et mars sont nos
mois d'été) avec Pauline (mon amie française et photographe), Andy (notre chauffeur et homme à tout faire, Australien), et Dallas (une amie aborigène qui fut notre guide et notre médiatrice en
terres aborigènes).
Carnavon jetty. Carnavon est la capitale de la mangue.
Dans le noir de la nuit, maintenant bien tombée, il faut redoubler de prudence : les kangourous, aveuglés par les phares, peuvent se jeter à n’importe quel moment sur la route. Un choc avec un
kangourou et notre 4x4 y passe. Dallas fait le co-pilote, observant chaque bord de route, chaque buisson. Elle nous fait ralentir à plusieurs reprises pour éviter l’animal sauteur qui, du statut de
gentille bête « niaisotte », est passé à celui de vilain-destructeur-de-moteur.
Des kilomètres de rouges, de jaunes, d’argentée, de terres brûlées, d’herbes
desséchées, d’eucalyptus rabougris aux racines longues comme ses pattes à une araignée. Des kilomètres de bitume que la voiture avale inlassablement, que la chaleur engloutit inévitablement. De la
fenêtre ouverte entre un air brûlant qui fouette ma joue.
Sur
la route
River
Dales Gorge
Fortescue
falls
Ce matin, réveil à 5h20 : on veut voir le lever du soleil sur Eighty Mile Beach. Mais qu’a-t-elle de si spécial cette plage ? C’est assez
simple : elle est longue de 80 miles soit je ne sais combien de kilomètres mais pas loin de la centaine, le sable est blanc, et à marée basse, elle est large de plusieurs centaines de
mètres. La température est encore agréable à cette heure matinale. La plage est d’une beauté à couper le souffle. On avance vers l’horizon où le soleil se lève peu à peu et filtre à travers les
nuages. La lumière est remarquable. Nous ramassons des tonnes de coquillages en chemin, qui viendront agrémenter les massifs de plantes de Dallas. Certains ont des formes tout à fait insolites,
rondes, et creuses, comme des ocarinas, une étoile et quelques points fossilisés à sa surface. J’en prends une bonne dizaine. En chemin, nous croisons la route d’un bébé tortue qui avance
péniblement vers la mer, la liberté. On l’aide dans son épopée avant qu’il ne soit attaqué par les mouettes. Plus loin, ce sont une douzaine de cadavres de ses frères et sœurs et cousins qu’on
comptera. Sur le sable, il y a aussi les traces de leurs mères, des dunes à la mer et de la mer aux dunes. En remontant leur piste, on arrive à leur nid, sous le sable.
Broome wharf
Beagle bay
Beagle Bay est une ancienne mission à visée éducative, mise en place par les Pallostines au siècle dernier : on y apprenait la Bible, mais aussi à lire,
écrire, et à travailler parmi les Blancs. Puis la mission est devenue pole de déportation pour les Générations Volées. Pas une des pires institutions mais une des plus massives. Aujourd’hui,
Beagle Bay est l’endroit au monde où se commettent le plus de suicides. Principalement parmi les jeunes. La ganja (shit ou marijuana) fait des ravages, comme partout. On rejoint Dallas et le Père
dans l’église, petit joyau de kitsch : l’autel est entièrement fait de coquilles nacrées, entières ou en morceaux, récupérées sur les plages alentours ; mosaïques et icônes comme des
cadeaux de Fêtes des Mères, de la section petite classe de maternelle, grandeur nature. Pourtant, à l’intérieur, même paix que dans toute église au monde, les dorures en moins. Elle me charme, en
fait, cette petite église. Le Père informe Dallas qu’un jeune de 17 ans s’est pendu hier, à Beagle Bay. La communauté est en plein Sorry Business, impossible de rencontrer qui que ce
soit.
Storm in NanutarraRH
Baobab
prison
La région de Derby, fameuse pour ses marécages, crocodiles, et extrêmes chaleurs, ses 63% d’Aborigènes sans emploi, est aussi célèbre pour ses baobabs, qui
poussent en abondance. Dallas veut nous montrer l’un d’entre eux plus particuliers… Elle restera dans la voiture quand nous nous approcherons de l’arbre immense, au tronc épais, rond et creux. A
côté de ce dernier, une photo et quelques explications. Au début du XXè siècle, l’Australie encore en pleine colonisation, les Aborigènes du bush étaient très souvent arrêtés pour vol ou massacre
de bétail, lorsqu’ils passaient ou vivaient près des exploitations agricoles alors naissantes. Ils étaient alors enchaînés par le cou, les chevilles et les poignées et devaient marcher jusqu’au
centre pénitencier. Des marches de plusieurs jours sous le soleil et la chaleur qu’on connaît. Des marches de 24 à 48kms par jour. La nuit, ils dormaient sans feu et attachés, en plein désert, ou
à proximité de fermes. Souvent ils s’arrêtaient à la Prison Boab Tree, le grand baobab creux dont je parlais plus haut : entassés à l’intérieur, dans l’obscurité quasi-totale, sans boire et
manger, parfois pendant des jours. Une photo d’époque montre un rang d’indigènes bien alignés, la tête emprisonnée par les chaînes, devant le baobab dans lequel on va les forcer à
rentrer.